La surface ridée de la rivière reflète l’image brisée du paysage de la berge. Tout se plisse sous l’assaut d’un vent vindicatif. Que lui a donc fait la terre ? Le long serpent verdâtre reprend toujours son droit. C’est comme s’il connaissait la loi du Talion. J’ai grandi avec lui, gambadant dans les ciguës et les folles avoines. J’aimais cueillir les bluets et les coquelicots auxquels je mêlais de la blanche camomille. C’étaient mes bouquets à moi, ceux que j’offrais à ma mère avec fierté. Loin est ce temps du bonheur simple. Loin le temps où nous n’avions pas le droit de rester levés au-delà de vingt et une heure. A l’époque, je pensais les haïr de ne pas me m’autoriser d’avantage de liberté. Aujourd’hui, je sais qu’ils ont bien fait. Un enfant s’éduque avec des règles strictes, constantes et cohérentes. On bâtit bien plus un homme avec des ‘non’ qu’avec des ‘oui’ complaisants et opportunistes.
« Chaque chose en son temps » dit-on. Le jour pour apprendre et découvrir et la nuit pour dormir, reprendre des forces pour se remplir toujours plus d’expériences.
Il m’arrive encore comme alors, l’été, de me coucher parmi les herbes hautes et d’inventer des mondes fantastiques. Les coquelicots ne sont plus aussi prolifiques et paraissent plus des taches de sang que mes roses d’adolescente. Le ciel, lui, m’offre toujours des nuages à décrypter. Combien de caravelles n’ai-je vu ! Combien d’étranges créatures ne sont surgies parmi l’azur. J’ai l’impression que mon imagination est plus forte encore que tous les écrivains du monde. Elle n’a pas de limites, pas d’interdits, pas de ……..conscience ?
Etrange d’écrire cela. Tout est permis dans les rêves y compris les risques exagérés et le prix à payer. Malgré tout, cela n’égale en rien l’horreur de la réalité à l’Orient : Kaboul, Bagdad, Beyrouth…….
A croire que l’homme se complait à être malheureux. Le bonheur, à la longue, c’est barbant, fade, pauvre. Il faut pouvoir souffrir pour se plaindre, geindre, s’apitoyer et relater interminablement le temps où tout allait bien.
L’homme ne pouvait pas rester au paradis. L’ennui lui aurait été mortel !
Quel plaisir à commettre un interdit s’il ne l’est pas ? Quelle excitation à outrepasser les lois simples de la vie ?
Prenons l’exemple du vol d’un Bic dans une grande surface. On a les sous en poche pour le payer ; on en a même pas besoin mais braver le danger donne des décharges d’adrénaline incroyablement fortes. L’intéressant se situe précisément dans l’inutilité de l’objet volé.
Celui qui vole un pain parce qu’il a faim ne vole pas vraiment. Il a une raison vitale de commettre ce méfait. Mais l’ado, lui, il cherche à contrer les limites ou peut-être les appelle-t-il volontairement afin qu’on remarque qu’il existe au-delà de tous les biens matériels que les parents lui offrent.
Me voilà très loin des berges de ma rivière….Envie d’été, de soleil et d’oxygène. Envie de retrouver le goût de vivre…..Envie, envie, envie….